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Fin octobre 1925, une colonne légère de cavalerie et de gendarmes opère
dans la région de l'Hermon Ouest pour réprimer le banditisme qui se développe
rapidement et menace de gagner le Liban-sud.La région devenant de plus
en plus troublée, elle s'installe,le 5 novembre, dans la citadelle de
RACHAYA, qui domine la localité du même nom, gros village de 3000 habitants,
moitié druzes et moitié chrétiens, et qui commande à la fois la vallée
conduisant à la Békaa au nord, les débouchés du col de l'Hermon à l'est
et les sentiers venant d'Hasbaya au sud-ouest. Cette citadelle, vieille
forteresse franque, est elle même dominée par une partie du village et
un sommet rocheux.
La garnison comprend, sous les ordres du Capitaine GRANGER, du 12 Spahis
:
-Le 4 escadron du 12 Spahis (Capitaine Cros-Mayrevielle).
-Le 4 Escadron du 1 Régiment Etranger de Cavalerie (Capitaine Landriau,
Lieutenants Castaing, de Médrano, Gardy).
-Un peloton de mitrailleuses du 12 Spahis.
-Le Lieutenant de gendarmerie Tiné et 100 gendarmes libanais.
Journellement, des reconnaissances partent de la citadelle; elles signalent
des rassemblements, échangent parfois des coups de feu, constatent que
les villages sont tour à tour occupés et libres, et recueillent des renseignements
indiquant que trois bandes se proposent d'attaquer RACHAYA en partant
d'Hasbaya et de Kalaat Djendal pour ensuite se jeter sur le Liban.
On constate également le départ des jeunes gens druzes de RACHAYA, puis
d'une partie de la population chrétienne.A partir du 13 novembre, les
souks sont fermés, les chrétiens tremblent, les Druzes deviennent arrogants.
La citadelle se prépare à la défense. Des travaux sont entrepris et poussés
avec ardeur, des emplacements de mitrailleuses et de F.M sont organisés,
des postes de grenadiers aménagés, les fenêtres des maisons et des caves
murés, enfin la citadelle est entourée d'un réseau de fil de fer, et quelques
maisons du village sont démolies pour améliorer le champ de tir. On emmagasine
de l'eau dans les citernes.
Le 19 novembre, deux reconnaissances sont envoyées dès le matin :
a) sur l'Hermon : un peloton du 4/12 Spahis (Maréchal des Logis Guinard)
b) sur Beytu el heba (Beit Ladia) : un peloton du 4/1REC (Lieutenant Gardy)
et quelques gendarmes.
Ces détachements sont presques enveloppés et se décrochent
à grand peine (Le lieutenant Gardy, en patrouille avec 10 hommes,est
coupé de son peloton. Il ne rejoindra que le lendemain perdant
deux tués (Stichensky et Borissoff), 3 blessés et 3 disparus.
Dans l'après midi, un peloton du 4/12 Spahis est envoyé en renfort du
Peloton Guinard et toute la gendarmerie libanaise (80 gendarmes avec le
Lieutenant Tiné) vers le peleton Gardy.
Le détachement de gendarmes est attaqué à son tour et encerclé. Le Lieutenant
Tiné, le Capitaine libanais Toufic et l'aspirant Souma, en reconnaissance
avec l'avant garde, sont coupés du gros de la colonne et portés disparus.
Le reste des gendarmes se replie.
Le soir, le Capitaine Granger, ayant reçu l'ordre de tenir la citadelle
à tout prix, décide de supprimer toutes reconnaissances pour éviter l'émiettement
et l'amoindrissement de la garnison.
Le 20, l'abreuvoir peut encore se faire dans le village. Celui de l'après
midi, avancé à 13H30 pour éliminer toute surprise, se termine à peine
quand le dernier peloton est, au momment de rentrer, attaqué par les Druzes
du village. Leurs coups de feu servent de signal : de toutes les crêtes
environnantes la fusillade commence. La citadelle est complétement entourée,
on ferme les portes. Les éléments de gendarmerie restés dans le village
se réfugient au caracol d'Hammara (route de Damas).
L'attaque de la garnison va se dérouler du 21 au 24 Novembre. La détermination
des rebelles de prendre coùte que coùte la citadelle se heurtera à l'énergique
résolution des troupes françaises de tenir jusqu'au bout.
Le 21 novembre, les Druzes coupent toutes les communications, le Commandant
de la citadelle ne dispose plus comme moyen de liaison que de 6 pigeons
voyageurs. Dès l'aube, l'ennemi attaque, s'infiltrant dans les maisons
du village pour approcher notre ligne, occupant les crêtes et les rochers
au sud-est, d'où il entretient un feu nourri qui nous coute 4 tués et
15 blessés. En fin de journée, malgré le feu ajusté de nos armes automatiques,
il est au contact immédiat avec les défenseurs de la citadelle.
Le 22 novembre, les Druzes essaient de couper les réseaux de fil de fer
et attaquent toute la journée au fusil et à la grenade tandis que des
maisons et des rochers sud-est du village de bons tireurs s'efforcent
de paralyser la défense. A 8H30, le Capitaine Granger est tué d'une balle
à la tempe à un créneau; le Capitaine Gros-Mayrevieille prend le commandement
de la défense. A midi, les Druzes attaquent violemment à la grenade la
partie sud. Leurs grenades bien lancées, mettent la défense en difficulté,
mais les Légionnaires qui gardent ce secteur tiennent bon, ripostant aussi
à la grenade. Après trois heures de lutte, les Druzes doivent renoncer.
Toutes nos positions sont conservées, malgré le tir serré des assaillants.
Mais nos munitions s'épuisent et le Commandant de la citadelle donne l'ordre
de les ménager. Les défenseurs sont fatigués, mais le moral est bon:un
message lesté avise la garnison qu'elle sera délivrée vers le 24.
Le 23 novembre, l'ennemi,qui a reçu des renforts pendant la nuit, attaque
à fond à la grenade pendant toute la journée. Par deux fois, il pénétrera
dans le chateau et en sera repoussé à la baionnette. Seule la tour restera
finalement aux mains des Druzes, après une lutte acharnée. Il convient
de raconter en détail cette journée décisive.
Dès 5 heures, l'ennemi attaque à la grenade le front sud de la position,
laissant prévoir ainsi une attaque générale qui commence brusquement à
8 heures. Cette fois il réussit à plusieurs reprises à lancer ses grenades
sur la tour. Le poste de fusiliers mitrailleurs et de grenadiers qui la
défendait est annihilé, les Druzes peuvent y monter par des échelles et
dominer ainsi les terrasses sud de la cour et du chateau.
Pendant ce temps, un combat violent se livre à la petite entrée de la
citadelle, l'ennemi ayant réussi à pénétrer dans la cave de la maison
qui la commande. Le Lieutenant Castaing continue, avec ses légionnaires
et spahis, à tenir au premier étage.
Un peloton de spahis en réserve (Maréchal des Logis Maigrot) organise
une ligne de résistance en arrière du Groupe sud de maisons , pendant
qu'une contre attaque arrive presque dans la tour et s'efforce en vain
d'y mettre le feu. Le Lieutenant de Médrano y est blessé à bout portant.
Les légionnaires sont contraints d'abandonner définitivement la tour (8H30)
et la maison de la petite entrée et reportent leur ligne une trentaine
de mètres en arrière en bouchant les passages et courettes avec des murettes
de fortune.
Pendant ce temps, la grande porte était, elle aussi, attaquée avec violence,
mais résistait,gràce à l'énergie de l'Adjudant-Chef Gazeau qui, avec trois
légionnaires, se défendait avec acharnement à la grenade dans le poste
construit au-dessus de l'entrée. Sur les autres faces de la citadelle,
un tir très nourri était dirigé sur les créneaux et immobilisait les défenseurs.
A 8H30, les Druzes ayant définitivement occupé la tour, comment à tirer
sur les défenseurs de la cour et à tuer les chevaux. Mais une mitrailleuse
est mise en batterie et écrète la tour, empéchant tout tir de ses occupants.
A ce moment, un souterrain débouchant dans la cour est découvert par les
druzes qui l'utilisent. La mitrailleuse prend immédiatement sous son feu
l'issue du souterrain et interdit toute infiltration de ce côté. Mais
la tour peut alors recommencer à tirer et, en un quart d'heure, met hors
de combat tous les servants. Le Maréchal des Logis Bisseroff, de la Légion,
et un chargeur continuent seuls à servir la pièce. La situation dans la
cour est critique. Le Lieutenant Divary contre attaque alors à la baionnette
avec des légionnaires,des spahis et des gendarmes et reprend le souterrain
et la maison d'où il part. La défense parait rétablie.
Vers 10 heures, les Druzes ayant pu s'approcher de la grande porte, dont
les défenseurs n'ont plus de munitions, lancent des grenades sur le poste
de gendarmes qui garde l'extrémité de la cour. Ce poste doit se replier
mais parvient aussitôt à réoccuper la position avec l'aide des Spahis.
L'Adjudant-Chef Gazeau est tué.
Une deuxième attaque force les nôtres qui occupent le souterrain à se
replier à travers les chevaux jusqu'à la sortie nord du chateau. La mitrailleuse
tirant sur la tour est de nouveau répérée, ses servants sont blessés.
Abandonnée, elle est reprise quelques minutes après par les Spahis. La
cour des chevaux, de nouveau soumise au feu des Druzes qui occupent la
partie sud du chateau,devient intenable. Elle est évacuée.
La défense s'installe alors dans la partie nord du chateau. Une mitrailleuse
est mise en batterie de façon à battre la cour, la porte et la maison
au sud. Les fenêtres sont crénelées et occupées.
Le Commandant de la garnison adresse au Commandement,par son dernier pigeon,
un message exposant la situation, rendant compte de ce que ses munitions
s'épuisent rapidement et demandant à être secouru de toute urgence , faute
de quoi il essaiera le lendemain de faire une sortie pour tenter de sauver
ce qui restera de la garnison.
A midi, la situation est la suivante : dans la partie haute de la citadelle,
la lutte très vive a exigé l'engagement de toutes les réserves, mais seules
quelques maisons ont étés perdues et la défense tient. En bas, les défenseurs
sont solidement installés et capables de repousser toute attaque se produisant
par la cour, toujours abandonnée. De ce moment et jusqu'à 15 heures, se
développera la phase la plus critique. Les Druzes bien installés dans
la maison adjacente à la grande porte, prennent sous leur feu les créneaux
et écrètent les murettes. De nombreux défenseurs sont ainsi blessés. L'ennemi
gagne la cour et cherche à s'infiltrer au travers des chevaux. La mitrailleuse
doit tirer, tuant les derniers chevaux, mais arrêtant net l'attaque. Dans
la partie haute, un reflux se produit devant la violence de l'attaque.
Le Commandant de la citadelle réunit tous les hommes disponibles et donne
l'ordre de tenir, coùte que coùte, ce qui reste de la partie élevée du
chateau, clef de la défense. Deux contre-attaques sont menées brillamment
par les légionnaires et les spahis, sous les ordres des Lieutenants Gardy
et Castaing de la Légion. A 15 heures, des avions, qui avaient été demandés
par le Commandant de la citadelle, lancent des bombes sur les assaillants.
L'attaque mollit et ira en décroissant jusqu'à la nuit. A 17 heures, les
grenades sont épuisées; on distribue aux survivants les dernières cartouches.
La fin de la journée se passe dans l'attente des renforts demandés. Si
ceux-ci n'arrivent pas, la garnison,sans munitions,ne pourra plus résister.
Le bilan des pertes atteint 40% de l'effectif.
A 20 heures, les veilleurs aperçoivent une fusée verte à quelques kilomètres
dans la plaine. Une demi-heure après, 4 coups de canon éclatent sur la
partie nord du village, en même temps qu'un poste optique signale "6 Spahis".
Ce régiment, sous le commandement du Colonel Lobez, a débarqué à Chtaura
et a doublé l'étape au trot avec une section d'artillerie, laissant l'infanterie
en arrière. Dès lors, la garnison se considère comme sauvée. Les Druzes,
sans doute découragés et fatigués n'attaquent pas pendant la nuit.
Le 24 novembre, seuls des fanatiques reviennent à l'attaque, la grosse
masse ennemie bat en retraite par petits groupes sur Rehle et Aiha. Le
6 Spahis a commencé à dessiner son attaque : vers 11 heures il atteint
les premières maisons nord du village, au moment où le canon se fait entendre
au sud-ouest, annonçant l'arrivée d'une deuxième colonne de secours comprenant
un bataillon du 21 RTA sous les ordres du Commandement Loynet. A 13H30,
le 1 escadron du 6 Spahis (Capitaine Stoklé) entre dans la citadelle tandis
que le Commandant Loynet occupe le piton au sud de la ville. La garnison
est sauvée mais la lutte a été dure : 40% de l'effectif est hors de combat;
Le 4/1REC compte 12 hommes tués :
-L'Adjudant-Chef GAZEAU.
-Le Maréchal des Logis POPOFF.
-Le Brigadier HOFFMANN.
-Les Légionnaires :
IVANOFF, KULMANN, SOLOVIEFF, DREIER, TOPPS, SCHECHISKI, FROMME, LIMARE,
BORISOFF.
Presque tous les chevaux sont tués jonchant la cour de leurs cadavres.
Des renseignements ultérieurs permirent de savoir que RACHAYA avait été
attaqué par 4000 Druzes environ, dont plus de 400 avaient trouvé la mort
sous les murs de la citadelle.
La citation suivante, accordée par le Général Dupert, Commandant en Chef
de l'Armée Française du Levant, couronne cette affaire :
Ordre Général numéro 393 du 28 novembre 1925. "Le Général Commandant en
Chef de l'Armée Française du Levant cite : "A l'ordre de l'Armée avec
croix de guerre : "Le détachement du Capitaine Granger, tué au champ d'honneur
au cours des opérations, puis aux ordres du Capitaine Gros-Mayrevieille,
et comprenant :
-le 4 escadron du 12 Spahis et le peloton de mitrailleuses de ce régiment.
-Le 4 escadron du 1 Régiment Etranger de Cavalerie, aux ordres du Capitaine
Landriau.
-Le Lieutenant Tiné, Commandant un groupe de gendarmes libanais (tué au
champ d'honneur au cours des opérations). "Chargé de tenir la citadelle
de RACHAYA, l'a défendue pendant quatres jours contre les assauts répétés
de l'ennemi. A écrit entre ces murs, vestiges du glorieux passé de nos
ancêtres, une page de légende qui rivalise avec les plus beaux faits d'armes
de nos guerres lointaines. A tenu jusqu'à la dernière cartouche et jusqu'à
l'arrivée des colonnnes qui ont repoussé les rebelles.
Il convient d'associer à l'héroisme de la garnison de RACHAYA celui dont
firent preuve deux habitants du village. Madame Marie Bent Ibrahim Nahas,
femme du curé syriaque catholique Youssef Tohmé, voyant tomber en dehors
de la citadelle, le 22 novembre,au plus fort de l'attaque, un message
lesté lancé d'un avion, se précipite pour le ramasser et s'efforce de
le faire parvenir au poste. Elle réussit à atteindre le mur d'enceinte,
mais, blessée grièvement par une balle au bras droit,elle ne peut utiliser
la corde que lui jette les défenseurs. Ceux-ci percent le mur et elle
peut se glisser, sous le feu des rebelles, à l'intérieur de la citadelle.
Madame Marie Bent Ibrahim Nahas a été, pour cet acte d'audace et de dévouement,
décorée de la Croix de Guerre et du Mérite Libanais de première classe.
Monsieur Malek, de RACHAYA, n'a cessé depuis le début des troubles d'accompagner
les troupes françaises dans leurs opérations, leur servant de guide et
d'interprête. Au moment du siège, il s'enferme dans la citadelle avec
ses défenseurs et fait le coup de feu à leur coté avec le plus grand courage.
Il reçoit lui aussi la Croix de Guerre et le Mérite Libanais.

RACHAYA EL WADI
Situé face au Mont
Hermon à 85Km de Beyrouth, la ville de Rachaya El Wadi est d'une
superficie administrative de 76Km2.
Située à une altitude variant de 850 à 1650 m, Rachaya
est une ville de patrimoine et d'histoire comptant environ 8500 habitants.
Le terme "Rachaya" sigifie en Syriaque "sommet".
La ville tient sa dénomination de son emplacement géographique
puisqu'elle surplombe un haut plateau.
Quand au terme "El Wadi", elle le doit à la vallée
connue sous le nom de Wadi El Taym; ce terme permet de distinguer Rachaya
El Wadi de la localité voisine de Rachaya El Foukhar.
Certains affirment que cette désignation revêt la signification
suivante :
leaders, audacieux et chefs.
Il se peut également que le terme "Rachaya" soit d'origine
araméenne "Rishayya" signifiant "la tête d'Aya"
("Aya" étant le dieu de la pluie et des tempètes
chez les Babyloniens).
La citadelle historique de Rachaya fut construite au XIe siècle
par les croisés désireux, d'une part, de protéger
les convois de commerçants faisant le trajet Palestine-Syrie et
de se doter d'autre part, d'un point d'observation leur permettant de
surveiller les convois de pélerins et de voyageurs en provenance
de Damas, lors de la traversée de la vallée "Wadi El
Taym" pour se rendre à Jérusalem en Palestine.
Juché au somment de trois versants à 1400 m d'altitude,
la citadelle de Rachaya s'étend sur une superficie de 8000m2. Son
entrée donne sur le Mont Hermon. Par ses murs épais et ses
nombreuses caves et galeries, elle ressemble à la citadelle de
Chkif. Quand à ses voutes et arcades, elles ressemblent à
celles du palais de Beiteddine.
La citadelle comprend un édifice et des ruines romaines dont une
galerie souterraine de 1500m de longueur, liant la citadelle à
la localité de Ain Mry près du triangle Aqba-Bkifa.
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